Et si la meilleure façon d’éviter les frais d’un conseiller financier consistait, en réalité, à prendre un risque bien plus coûteux ? L’idée séduit de plus en plus d’épargnants : plutôt que de payer pour un rendez-vous en agence ou chez un conseiller en gestion de patrimoine, pourquoi ne pas demander directement à ChatGPT comment placer ses économies ? Sur le papier, la promesse est alléchante, gratuite et instantanée. Dans les faits, une enquête récente de MoneyVox met en lumière des failles qui pourraient coûter bien plus cher que n’importe quels honoraires.

À retenir
  • ChatGPT propose une allocation standard mais ignore devise, tolérance réelle aux pertes et autres avoirs (immobilier, dettes) de l'épargnant
  • L'AMF souligne que l'IA n'est pas agréée, s'appuie sur des données parfois obsolètes et ne garantit ni fiabilité ni performance des placements
  • 42 % des Français consultent un conseiller humain contre 11 % qui utilisent l'IA, et 67 % des utilisateurs actifs craignent que l'IA entraîne de mauvaises décisions

Un test grandeur nature : ChatGPT face à 10 000 euros à placer

Le scénario est simple : une rentrée d’argent de 10 000 euros, et la question qui va avec, comment la placer intelligemment ? C’est exactement cette requête qui a été soumise à ChatGPT dans le cadre d’un test réalisé par MoneyVox. La réponse de l’intelligence artificielle commence plutôt bien : elle interroge sur l’horizon de placement envisagé et l’appétence au risque de l’utilisateur, avant de proposer une répartition classique entre liquidités, obligations et actions. Fidel Martin, président d’Exoé, compare d’ailleurs cette méthode à celle d’un gestionnaire de portefeuille traditionnel, et juge l’approche plutôt satisfaisante dans un premier temps. Mais le bât blesse rapidement. Marie Brière, de l’Amundi Investment Institute et de l’Institut Louis Bachelier, pointe une lacune de taille : l’IA ne demande ni la devise de référence, ni la véritable tolérance aux pertes, et surtout, elle oublie d’interroger l’épargnant sur ses autres avoirs, qu’il s’agisse d’un bien immobilier, de dettes en cours ou de projets à financer. Résultat, une allocation de 10 000 euros ne devrait jamais être calculée de la même façon selon qu’il s’agit de la totalité de l’épargne disponible ou d’un simple complément à un patrimoine déjà constitué. Sans cette vision d’ensemble, le conseil reste séduisant en apparence, mais dangereusement générique sur le fond.

Pourquoi ces conseils tiennent davantage du pari que de la stratégie

Derrière la fluidité des réponses se cache un problème de taille : ces modèles linguistiques sont dépourvus de l’agrément obligatoire de l’Autorité des marchés financiers, et fournissent pourtant des recommandations d’investissement souvent basées sur des données de marché obsolètes, exposant l’épargnant à des pertes en capital sans aucun recours légal. L’AMF ne mâche pas ses mots sur le sujet : le recours à l’IA ne garantit ni la fiabilité des analyses, ni la performance des investissements, et comporte de nombreux risques. Dans un document publié en avril dernier, l’autorité de régulation estimait qu’aucune intelligence artificielle ne peut prédire l’évolution des marchés financiers avec certitude, certaines s’appuyant sur des données inexactes, incomplètes, voire tout simplement dépassées. Une directrice de l’AMF a d’ailleurs rappelé une évidence trop souvent oubliée : les marchés financiers sont par nature imprévisibles, et aucun outil, pas même l’IA la plus sophistiquée, ne peut garantir des résultats. Autre point noir, l’IA n’est soumise à aucune supervision réglementaire et peut collecter des informations sensibles sans garantir leur protection. Les conditions générales d’utilisation des principaux chatbots sont d’ailleurs limpides à ce sujet : les réponses de ChatGPT ne constituent pas des conseils financiers, juridiques ou médicaux, Gemini affiche des avertissements similaires, et Claude précise que ses réponses sont fournies à titre purement informatif. Sur le plan européen, l’AI Act classe certaines applications d’intelligence artificielle dans la catégorie des risques élevés, mais le conseil financier automatisé reste dans une zone grise, et les chatbots généralistes échappent encore largement au cadre de la directive MiFID II. Pourtant, selon une étude de l’AMF publiée en février, environ 11 % des Français utilisent déjà l’IA comme source d’information avant d’effectuer un placement.

Ce que seul un conseiller humain peut vraiment apporter

Contrairement à un conseiller humain soumis à des obligations strictes, une intelligence artificielle ignore totalement la situation patrimoniale réelle de l’épargnant, son horizon d’investissement précis ou le poids de ses dettes. Un conseiller en gestion de patrimoine, lui, est soumis à des obligations strictes qui l’amènent à poser ces questions avant de parler chiffres. Les chiffres parlent d’ailleurs d’eux-mêmes : d’après une comparaison publiée par Meilleurtaux Placement, 42 % des Français s’appuient sur un conseiller bancaire ou financier avant de placer leur argent, contre seulement 11 % qui se tournent vers l’IA. Du côté des investisseurs les plus actifs, 20 % des détenteurs d’actions, de cryptoactifs ou de placements participatifs déclarent utiliser l’IA comme source d’information, mais 67 % d’entre eux estiment qu’elle pourrait entraîner des erreurs ou de mauvaises décisions. Un paradoxe révélateur : même ceux qui l’utilisent n’ont pas une confiance aveugle dans ses recommandations. Là où l’IA se contente de générer une réponse plausible à partir de données parfois datées, un professionnel humain, soumis à des obligations réglementaires strictes, prend le temps d’intégrer l’ensemble du patrimoine avant de proposer une stratégie cohérente.

Demander à une IA comment placer 10 000 euros peut sembler une solution pratique et gratuite pour éviter des frais de conseil. Mais entre l’absence d’agrément, le manque de supervision réglementaire et l’ignorance totale de la situation patrimoniale réelle de l’épargnant, le risque d’un faux pas financier est bien réel. Avant de suivre aveuglément les recommandations d’un chatbot, mieux vaut garder à l’esprit que ces outils restent, par construction, incapables de remplacer l’expertise et la responsabilité d’un conseiller humain.

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